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L’OM de Bielsa et la régression

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Joueurs rincés, méthode usantes, révolte des cadres… on a tout lu ou presque au moment d’évoquer la saison paradoxale de l’Olympique de Marseille en 2014-2015 sous les commandes de Marcelo Bielsa. Cet article est l’occasion de vous donner mon point de vue, articulé en deux parties : la première s’appuie sur un aperçu statistique de la saison de l’OM devant le but, la seconde s’appuie sur mon ressenti d’observateur. Il n’y aura pas d’explication catégorique ni de coupable désigné, il s’agit simplement une mise en lumière de différents paramètres.

Chasse à l’homme et biais cognitif

Les 76 buts inscrits par les Olympiens (deuxième meilleure attaque de Ligue 1, exercice le plus prolifique du club depuis 1971/72) ne leur auront pas permis de grimper sur le podium.

Equipe la plus prolifique de Ligue 1 en 2014-15 en matière de tirs au but (15,2 tirs par match), l’OM est cependant devancé par l’OL et le PSG en termes de tirs cadrés (5,3 contre 5,7 et 5,9 respectivement). Le rapport de ces deux valeurs (autrement dit: la précision des tirs) place l’Olympique de Marseille au 9e rang du championnat avec seulement 34,9% de tirs cadrés.

PRECISION

Comment expliquer alors qu’une équipe achève la saison à portée de main des 80 buts inscrits sans particulièrement briller au moment de cadrer ses tirs ?

La réponse est simple, l’OM aura été particulièrement brillant pour faire honneur à sa devise « droit au but » et mettre ses occasions au fond avec 13,1% d’occasions converties (un but tous les 7.6 tirs) sur la saison.

Cependant, le public aura tôt fait de faire remarquer que l’OM a surtout récolté les éloges des observateurs lors des premiers mois de la saison. Toutes les théories ou presque ont été échafaudées par la suite pour tenter d’expliquer le phénomène ayant eu lieu par la suite, en s’éloignant plus ou moins de la réalité inhérente du terrain.

Le tableau ci-dessous récapitule la saison de l’OM sous l’angle de la conversion des occasions. Sont indiquées les valeurs médianes de précision et conversion enregistrées en Ligue 1 en 2014-2015 à titre de repère.

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Que remarque t’on ?

Après trois premiers matchs que l’on peut mettre sur le compte de l’adaptation de l’équipe dirigée par Bielsa à la Ligue 1 (et bien sur, le temps de collecter un échantillon de données suffisamment large pour être pertinent !), l’OM a atteint des sommets de façon fulgurante, de quoi foutre un bon vertige à Felix Baumgartner.

Pendant une série de matchs ayant débuté avec la valise infligée au voisin Niçois et achevée par la défaite au Parc des Princes, l’OM aura été en sur-régime statistique notamment en termes de conversion d’occasions (contre le Stade de Reims notamment).

SERIE

Comment expliquer la suite des événements dans ce cas ?

Trêve qui vient hacher l’élan ? Fatigue physique ? Equipes qui s’adaptent en cédant moins d’espaces à l’OM dans les zones clé ? Injustices arbitrales ? Si tous ces éléments sont entrés en compte à différents degrés, il y en a un qui n’a que peu été évoqué.

Il s’agit d’un des biais cognitifs les plus courants, le retour à la moyenne ou autrement appelé sophisme de régression (à ne pas confondre avec le régime alimentaire de l’attaquant de pointe).

Pourquoi faire appel à des causes extérieures pour tenter de rationaliser ce qui ne l’est pas ? En langage football, pourquoi avoir si souvent si rapidement recours à des théories fumeuses telles que le prétendu maraboutage d’un attaquant « en feu » sur une série de rencontres, puis qui ne parviendrait pas à viser le cul d’une vache avec un banjo lors de la suivante ? (hit a cow’s arse with a banjo, ndt)

A partir de la trêve et de façon continue jusqu’à la clôture de la saison, les valeurs de précision et conversion des tirs de l’OM se sont rapprochés des valeurs médianes. De là, je pose deux questions :

  • Quel est le niveau véritable de l’OM en 2014-2015 ? L’OM a-t-il commencé la saison de façon brillante puis s’est-il cassé la gueule façon Nabil Fekir dans la surface ensuite ? Ou bien les premiers mois de la saison se situaient dans des sphères qui préfiguraient quoi qu’il arrive une baisse de régime par la suite ?
  • Quelle est l’influence des facteurs extérieurs ? Y’a-t-il des phénomènes qui ont accéléré la baisse de régime et si oui, lesquels ?

Lors de la séquence sus-mentionnée, l’OM oscillait à des ratios de conversion compris entre 14 et 18% (un but tous les 7 à 5 tirs) pour la somme cumulée de ses tirs jusqu’alors.

Dans l’histoire statistique récente de la Ligue 1 (comprendre : l’ère des données ouvertes, soit depuis 2009-10), quatre équipes sont parvenues sur la durée d’une saison à présenter un ratio de conversion supérieur à 14% (1 pour 7). Deux auront dépassé la ligne des 16% : la tentative d’Ocampos (d’au moins un mètre !) et le Paris Saint Germain, champion de France 2014-2015 (16,9%).

Les moyens notamment financiers du club de la capitale le placent en situation de domination sur le plan national (ce qui ne signifie pas pour autant que ses concurrents soient démunis de moyens – lorsqu’on peut offrir plus de 5 millions par an à un technicien autoproclamé peu matérialiste…).  L’OM était-il par exemple vraiment de la trempe à faire de l’ombre au PSG 2013-2014 et ses 6 tirs cadrés/match (record sur une saison depuis 09-10) ?

CONVERSION HISTO

On peut donc conjecturer que la saison de l’OM a plutôt suivi la seconde hypothèse, celle des ratios initiaux qu’il était difficile de concevoir maîtriser sur la durée.

Mon avis

Maintenant, évacuons ces satanés chiffres, stats et ratios. Voici mon avis d’observateur sur la saison de l’OM. Ceci n’a pas valeur de leçon de morale envers quiconque, c’est simplement mon ressenti.

Marquage individuel :

Aujourd’hui, il est plus courant de constater que les équipes réduisent les espaces et utilisent des stratégies qui reposent davantage sur des principes de défense en zone (à quelques nuances spatialement définies, le 10 sur le 6 adverse par exemple). En partant du postulat que les quatre phases de jeu sont interconnectées (défense, attaque et les deux transitions), il paraît dès lors logique de faire en sorte de privilégier les approches visant à prendre un temps d’avance lors du passage de l’un à l’autre: pressing dès la perte -> offensifs déjà en bonne position pour défendre puis attaquer. Notamment dans le contexte comparatif d’une équipe du haut du classement comme l’OM (top 4 masse salariale) qui se voit confrontée régulièrement à des équipes pour qui la principale préoccupation est de fermer les espaces. florian_thauvin_om

Le marquage individuel est une stratégie réactive par définition, qui s’adapte à la forme de l’adversaire (i.e: qui demande un temps de ré-adaptation conséquent, comme en atteste le rôle des latéraux de l’OM face à un milieu en losange). A l’heure où beaucoup d’équipes quadrillent l’espace derrière les joueurs qui feront les différences individuellement dans le dernier tiers du terrain, j’ai trouvé le rôle des joueurs de couloir de l’OM incroyablement exigeant avec Bielsa. Non sans rappeler ce que l’on voit en bas de tableau de Premier League avec des attaquants rapides alignés sur les côtés, et assignés au marquage individuel du latéral adverse (cf: le rôle des joueurs de couloir Zaha, Bolasie avec Alan Pardew à Crystal Palace) .

Comment attendre de la part de Florian Thauvin (par exemple) la lucidité pour faire la différence dans le dernier tiers du terrain après plusieurs sprints à haute intensité pour suivre son latéral à la trace ?

Un rôle qui n’a rien à voir avec les efforts que doivent fournir les « différence makers » Eden Hazard, Arjen Robben ou encore l’animateur de l’autre Olympique, Nabil Fekir…

Stratégie offensive et centres à l’opposé.

Deux écoles s’opposent en ce qui concerne le travail technique. Celle visant à travailler la technique de façon isolée et l’autre de façon intégrée à travers le jeu. (Schématisation binaire volontaire de ma part). Il semble que l’OM de Bielsa entre davantage dans la première catégorie : la répétition des gestes de base durant la semaine, notamment sous forme de circuits sans opposition. Le match pour “récompense” du travail de la semaine, lors duquel l’approche offensive est voulue indépendante de l’adversaire.

Si on fait le lien avec ce qui a été évoqué plus haut à travers les chiffres, il semble à première vue contradictoire d’attendre de ses joueurs de talent de maintenir des ratios de conversion élevés lorsqu’on les soumet à des contraintes défensives (marquage individuel) et offensives (dans la prise de décision notamment). Brider le talent et attendre de lui qu’il suive un cheminement donné, voilà qui passerait presque pour du football totalitaire. Si cela semble avoir eu à court terme un effet bénéfique, plaçant les joueurs dans un état de confiance optimal au moment de réaliser un ensemble de gestes techniques (comme en atteste la pureté de la plupart des frappes de balle observées), on peut aussi comprendre la perte de confiance liée à l’évaporation de cet état de plénitude à l’avancée de la saison, ce qu’a déjà ressenti tout footballeur.

Par ailleurs et puisque la régression statistique a été évoquée plus haut, le cas de la stratégie offensive des centres aériens hors surface entre également dans cette catégorie. Le centre aérien de loin est la stratégie offensive la plus simple à mettre en place (attaque à partir des ailes, pas toujours verrouillées), mais la moins rentable de par une combinaison nécessaire de plusieurs facteurs :

  1. qualité du centreur,
  2. coordination avec le receveur,
  3. gain du duel,
  4. cadrer le tir
  5. mettre hors de portée du gardien.
  6. célébrer en embrassant l’écusson (pour quitter son club formateur à l’échéance de son contrat trois mois plus tard)

Il semble ubuesque d’attendre d’une telle stratégie une production suffisante en termes de buts, si on considère dès le départ qu’un bon ratio de centres « réussis » correspond à 25% (!). L’OM n’est pas en reste avec 30% de centres réussis pour vingt occurrences par rencontre, mais était-il bien raisonnable d’attendre des miracles de la part d’André Pierre Gignac ? Ou même de l’autre latéral lancé à l’opposé façon Wigan Athletic de Bobby Martinez (autre disciple de Bielsa) entre 2011 et 2013. (Par ici pour de la lecture sur le modèle économique de Wigan, l’animation de jeu du 343 et les joueurs clé)

L’autre quasi ex-Lillois de l’effectif Olympien avait jusque là marqué quatre buts de la tête en Championnat, il a réussi l’exploit d’en marquer sept en une saison. Ses occasions de la tête non converties face à Paris ou Monaco (à 0mn25 dans la vidéo) dans la première demi-heure peuvent laisser un gout amer, mais était-ce la stratégie la plus à même pour l’OM de permettre à son attaquant de se montrer efficace sur la durée ? Il ne s’agit après tout pas d’un duel au sol à négocier avec le gardien de but en 1v1, mais bien d’un geste technique dont même l’exécution impeccable ne garantit pas l’issue positive. Sinon les joueurs tireraient de la tête plus souvent qu’au pied, (Alan) pardieu !

Il n’est pas question de prétendre ici qu’il est interdit de centrer. Seulement, les centres aériens de loin ferment la marche des stratégies offensives rentables. Il n’est donc pas surprenant de voir une équipe rencontrer des difficultés au moment de maintenir des bons ratios de conversion de ce genre de situations, comme cela semble avoir été le cas de l’OM cette saison. Ce sont de ces répercussions là qu’il conviendrait (ou aurait convenu) de parler en priorité, plutôt que d’histoires de vestiaires à partir de “offs” forcément biaisés et/ou intéressés (même si c’est ainsi que fonctionne le jeu médiatique).

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Par ailleurs, on a régulièrement fait l’éloge des entames de match « pied au plancher » de l’Olympique de Marseille.

Si l’envie et l’intensité déployés pour se procurer des ballons de récupération mètres à exploiter a permis à l’OM de se procurer des occasions ; à titre personnel, je ne suis pas surpris qu’une stratégie aussi coûteuse en énergie ait fini par montrer ses limites sur la durée. A plusieurs reprises, l’OM a produit suffisamment d’occasions de but avant la pause pour se mettre à l’abri. A plusieurs reprises, cela n’a pas été le cas et l’OM a été contraint et forcé de gérer un avantage court d’un but ou bancal de deux buts avec une dépense athlétique conséquente auparavant. Je pense qu’il est également légitime de questionner l’approche offensive au moment de constater un manque de réussite chronique (hebdomadaire) devant le but.

Naturellement, avec moins d’intensité au pressing (structurellement donc: sur le plan individuel dans le cadrage, puis collectif…) et un rapport de force de début de rencontre non retranscrit au score, cela a contribué à mettre à contribution les défenseurs bien davantage qu’ils n’auraient du ou pu. Une conjoncture qui n’a pas forcément mis en valeur les défenseurs de l’OM. Ce à quoi il faut ajouter les approximations tactiques:

  • perte de lucidité dans les choix à force de faire face aux vagues adverses, 
  • manque de culture tactique
  • déresponsabilisation qu’entraîne bien souvent la défense à trois lorsqu’elle n’est pas composée de trois purs stoppeurs.

On pourra aussi noter l’adaptation des équipes adverses, par “habitude” et observation attentive au fil de la saison, qui auront mieux bloqué l’OM et lui auront restreint l’espace dans les zones clé. Que ce soit au moment de bloquer la relance ou défendre très bas pour réduire au maximum la profondeur du jeu offensif de l’OM. En modifiant les conditions de la transition, les équipes adverses auront empêché l’OM de développer son jeu de contre-attaque basé sur des longues courses et l’exploitation immédiate du déséquilibre en attaquant la profondeur. 

Point final :

Un gros volume d’occasions, converties ou non en fonction d’une combinaison de facteurs assez complexe ; voilà ce qui aura à mon sens précipité l’OM vers un retour « brutal » à la « normale ». La régression vers la moyenne est l’élément principal qui explique la saison de l’OM, bien avant d’autres facteurs (sophismes ?) évoqués par certains observateurs ou éditorialistes.

Il ne faut bien sur pas pour autant négliger les autres paramètres qui ont pu évidemment entrer en compte. Mais certainement pas au point de pouvoir conclure que l’entraîneur faisait gagner ou perdre les joueurs (ou inversement).

Sébastien

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